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Detroiters

  • 2022
  • France
  • 1h26
Documentaire de Andreï Schtakleff
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Détroit. USA. Que reste-il quand la capitale mythique de l’automobile se meurt ? Un champ de ruines, de vieux souvenirs de lutte, de la neige et la Motown. Et un feu qui couve encore, fragile, car certains ne sont pas partis et tentent de comprendre comme de reconstruire.

Pour aller + loin

ENTRETIEN AVEC ANDREÏ SCHTAKLEFF – https://www.thedark.fr/detroiters-2/

Quel était votre premier rapport à la ville de Détroit avant de la découvrir ?
J’ai connu Détroit par toutes sortes de ramifications et cette ville a toujours été pour
moi un lieu mythologique. Adolescent, j’écoutais beaucoup de techno et j’ai participé
aux dernières free-partys.
Les musiciens de Détroit étaient des héros pour nous, comme The Belleville Tree,
ce collectif de DJs considérés comme les fondateurs de la techno. Il y a eu
également des films très importants pour moi qui s’y déroulait, comme Robocop de
Paul Verhoeven. J’avais donc un attachement particulier et sensible à cette ville dès
mon adolescence.

Quels sont les événements qui ont provoqué cette envie de faire un longmétrage
sur Détroit et ses habitants ?
En 2008, la crise des subprimes a particulièrement touché la ville de Détroit. Détroit
est devenue tristement symbolique en étant la plus grande ville américaine déclarée
en faillite le 18 juillet 2013. Toute cette crise m’a particulièrement touché et j’ai
commencé à remarquer cette mode esthétique avec ces photographies de ruines
des rues de Détroit. Des romans ou des livres de photographies étaient publiés sur
le sujet, et je trouvais cela particulièrement indécent. J’y voyais là une démarche
artistique complaisante, un esthétisme de « la ruine silencieuse » et j’y sentais
paradoxalement un discours plaqué sur le réel de la ville et du continent américain.
D’ailleurs, on ne voyait jamais les habitants de Détroit dans ces oeuvres : ils étaient «
effacés » des photographies, et particulièrement les afro-américains… avec, parfois,
ce drôle de sous-entendu : « voilà ce qu’ils font quand on leur laisse une ville à gérer
». Il m’a toujours semblé que la destruction de Détroit était une question capitaliste
liée au rapport des États-Unis avec l’immensité de son territoire et son vide – crée
par le génocide des indiens. J’ai toujours eu envie de partir à Détroit, parce qu’y
partir, c’était vouloir remettre cette histoire dans l’image.

Vos précédents films, L’Exil et Le Royaume, ainsi que La Montagne magique,
soulevaient déjà des interrogations sur le vivre-ensemble, le commun et la
solidarité. Quelles étaient vos premières intentions avec Detroiters ?
J’ai d’abord réalisé L’Exil et Le Royaume, mon premier long-métrage, à Calais, et le
suivant, La Montagne magique, en Bolivie dans la foulée. J’ai ensuite pu réfléchir
concrètement à ce projet à Détroit : je voulais rencontrer les habitants sur place, les
écouter, recueillir leurs paroles et observer ce qu’était cette vie dans ces présumées
« ruines ». Même de manière théorique, je me sentais de leur côté. Durant la postproduction
de La Montagne magique, j’ai émigré à Los Angeles où j’ai eu accès à
des livres et commencé à faire des recherches et des rencontres. À mon retour des
États-Unis, nous avons pu lancer la pré-production de Detroiters que j’envisageais,
après mes films à Calais et à Potosie, comme une conclusion à une trilogie de
documentaire sur la post-industrialisation. J’ai toujours eu l’idée que les ruines de
Détroit n’étaient pas le signe d’un monde ancien disparu mais étaient constitutifs
d’un capitalisme en train de se disloquer : fragmentation de la ville, des usines, des
quartiers, des maisons… afin d’isoler au maximum les habitants. C’est ainsi que la
forme de Detroiters s’est dessinée : les ruines de Détroit disent notre état
contemporain.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous êtes arrivé à Détroit pour la première fois
avec ce projet de film ?
J’ai complètement halluciné lorsque j’y suis arrivé : le centre-ville peut se rapprocher
de la Défense à Paris, avec un aspect absolument propre et fonctionnel… Mais
lorsqu’on sort de cet immense quartier, il n’y a que des ruines. C’est connu que
Détroit a été une ville conçue pour l’industrie automobile. Or suite à la crise
économique, deux tiers des maisons ont disparu : il ne reste que des béances. J’ai
très vite perdu mes repères et je ne savais pas me diriger dans la ville. On a
l’impression d’arriver après une guerre. Ce qui est aussi notable, c’est le fait de
pouvoir entendre au loin, notamment des animaux. Tout cela est très spectaculaire
et c’est difficile de s’en détacher au début. Il était très clair pour moi que j’allais à
Détroit dans le but de réaliser ce long-métrage. Sandra et Charles, les personnes qui
nous ont accueillis chez eux, dans leur AirBnB, savaient que je venais faire un longmétrage,
mais je n’étais pas supposé les filmer initialement… suite à nos longues
discussions, il est apparu évident qu’ils seraient des personnages importants du film.
C’est là que j’ai très vite compris que les habitants de Détroit s’étaient rapidement
adaptés à leur nouveau quotidien : tout cela est normal pour eux.

Quelles ont été les différentes étapes de production de Detroiters ?
J’ai fait deux séjours à Détroit et suis resté six mois sur place en tout et pour tout.
Les repérages ont eu lieu à l’hiver 2018 et le tournage, un an plus tard, de fin janvier
à avril 2019. Je suis revenu avec 4 disques durs de tournage, soit une trentaine ou
quarantaine d’heures de rush – ce qui est relativement peu. Les repérages m’ont
permis de rencontrer longuement tous les protagonistes. Quand j’ai rencontré
Sandra, notre première discussion a duré 6 heures. Elle m’a questionné : Qui es-tu ?
Que vas-tu faire ?… C’était une forme de test pour connaître mes motivations
sachant que j’allais habiter plusieurs mois chez elle et Charles. Nous avons
longuement débattu de ma démarche, discuté du fait que je voulais faire – ce que
j’appelle – un film de cinéma, tout en assumant que j’arrivais à Détroit sans savoir
exactement ce que j’allais filmer. Pour appréhender l’espace de la ville, je faisais
beaucoup de vélo, ce qui permet de rencontrer facilement des habitants. La seule
certitude que je pouvais avancer dans mes discussions, c’était ma volonté de
documenter leur parole.
Je dois dire que j’ai été très impressionné par les personnes que j’ai rencontrées, les
histoires qu’elles m’ont racontées et les luttes qu’elles ont menées… Néanmoins,
voulant inscrire chaque protagoniste rencontré dans la grande mythologie
américaine, j’ai réfléchi à un contraste entre donc des gros plans et des paysages, le
tout filmé dans un format scope.

Detroiters frappe à la fois par son format scope et la beauté de sa palette
colorimétrique entre le blanc de cette immense ville sous la neige et la peau
noire de vos protagonistes que vous filmez en très gros plan.
Ce contraste colorimétrique était un choix absolument conscient. Je pourrais
évoquer évidemment les films d’André de Toth, les westerns qui se déroulent sous la
neige ont toujours trouvé grâce à mes yeux. C’est pour cela que nous avons fait le
pari de tourner uniquement en hiver : je voulais filmer cette ville sous la neige, dans
une recherche qui peut amener à la fois de la mélancolie et le sentiment d’arriver
dans une ère post-apocalyptique. Cela permettait également de revenir à cette
réflexion sur le fragment et la perte. La neige permettait également d’obtenir un son
extrêmement singulier dès que nous étions dehors. Nous avons par exemple
enregistré des sons de trains au loin – au montage sonore, cela nous a permis
d’accentuer l’aspect ville-fantôme déjà constitutif de Détroit. Avec Romain Le
Bonniec, nous voulions également un contraste fort entre l’extérieur (la rue) et
l’intérieur (les espaces de vie). On a privilégié une forme de chaleur solaire des
couleurs, comme l’orangé par exemple, pour exprimer la puissance lumineuse de
ces personnes qui perpétuent malgré tout, leur culture prolétaire, populaire, black et
évidemment musicale.

On peut avoir le sentiment que vous tirez un nombre conséquent de fils qui,
reliés entre eux, construisent à la fois l’histoire de cette ville mais aussi les
arcs narratifs de Detroiters. On pense évidemment à la place de l’église, des
usines, mais également à la musique…
Je ne suis toujours pas revenu du nombre de musiciens que l’on peut rencontrer à
Détroit. Il m’est souvent arrivé de tomber sur des anciens employés de l’industrie
automobile qui étaient également musicien, d’où toute cette partie du film qui
explique comment la Motown est née, ce clip tourné dans une usine et cette
séquence où Mitch explique que la cadence de la ligne à l’usine parfois les faisait
partir en transe. Ces moments racontent le lien organique entre usine et musique et
comment ils ont « sublimé » l’abrutissement du travail à la chaîne. C’est un geste
hyper fort et mystérieux, mais constant dans l’histoire des afro-américains. On peut
même se demander si ce n’est pas l’usine elle-même qui sécrète cette musique – ou
inversement! Il y a ainsi une porosité très forte entre l’industrie musicale et
automobile à Détroit : on a une image un peu sentimentale ou romantique de la
musique de la Motown, alors qu’en réalité il y a énormément de niveaux de lectures
tant politiques que religieux. Il y a également toute une culture qui s’est créée autour
de la place de l’église dans la vie des habitants de Détroit, à l’ombre de la soi-disant
« religion du maître ». L’église, et on le voit dans Detroiters, est un lieu social
extrêmement structurant qui permet à la communauté de discuter notamment de la
politique. Tout cela a constitué des découvertes importantes lors des repérages qui
m’ont permis de structurer le tournage et de remonter tous ces fils – entre la musique,
l’usine, la religion, les luttes raciales et politiques etc. – afin de comprendre et saisir
le quotidien et l’histoire de Détroit et de ses habitants pour continuer à faire
communauté.

On en revient à la question de la crise des subprimes qui a plongé Détroit dans
une faillite historique. Le mot n’est pas prononcé dans Detroiters mais il me
semble être au coeur du film : la gentrification.
Il y a actuellement ce mythe qui considère Détroit comme une ville alternative qui est
en train de se reconstruire etc. Dans Detroiters, un personne précise que Détroit se
reconstruit uniquement pour les riches et non pour les habitants des quartiers
populaires qui sont repoussés aux marges de la ville. Sur ce point et d’autres,
Detroiters prend clairement position : je suis de leur côté. Il ne faut pas se cacher
qu’il y a clairement des camps sur ces questions ; c’est pour cela que je n’ai pas été
rencontrer des responsables politiques de la ville pour les interroger ou les filmer.

En ce sens, Detroiters s’oppose à une certaine « falsification de l’Histoire » qui
est dénoncée directement dans le film.
On en revient à ce que nous disions au début sur les « ruines » de Détroit. J’ai
réalisé Detroiters pour combattre ces idées qui nuisent à un réel avenir pour les
habitants des quartiers populaires, prolétaires et afro-américains de Détroit. Mais
c’est une question qui touche des populations à travers le monde entier.

Cela rejoint le discours du personnage de Devon qui se définit comme un «
history keeper », un gardien de l’Histoire.
Exactement. Au début de cette séquence, on peut se demander si Devon n’est pas
paranoïaque. Or, il raconte ensuite que les Afro-américains porteront toujours en eux
la question de l’esclavagisme. Et puis il y a cette dame qui apparaît et dont Devon
s’occupe avec beaucoup de révérence. Il se trouve par ailleurs qu’il s’agit de la
même personne – en l’occurrence, la poétesse Aneb Kgositsile – qui dénonçait la «
falsification de l’Histoire » dans une des séquences précédentes du film. Il est
fascinant de voir cette jeune génération évoquer toute cette Histoire qu’ils n’ont a
priori pas directement connue et souligner à quel point ils la ressentent encore
aujourd’hui au quotidien : c’est pour cela que Devon fait le parallèle entre le “Make
America Great Again” de Donald Trump et son “Make Slavery Back Again”! Avec
Devon, je voulais également donner la parole à tous ces jeunes afro-américains,
énoncer leur rapport à l’Amérique contemporaine et leur difficulté à trouver
aujourd’hui une manière de lutter sans se faire flinguer dans la rue.

Comment avez-vous appréhendé la question du processus de réappropriation
culturelle concernant votre démarche artistique avec Detroiters ?
Je ne me la serais jamais posée mais cette question revenait en permanence dans
les commissions de financement. J’ai grandi en Algérie, puis à Belleville à Paris,
j’étais donc extrêmement naïf par rapport à ces questions. En grandissant, j’ai
découvert que la question de la couleur de peau a une réelle importance au
quotidien, ne serait-ce que pour trouver un boulot ou pour ne pas se faire emmerder
par la police. En arrivant à Détroit, je me pensais naturellement du côté des afroaméricains
tellement ils ont imprégné ma jeunesse et constituent pour moi des héros
contemporains. Nous avons beaucoup discuté de cela avec Sandra lors de mes
premiers pas à Détroit jusqu’en arriver à lui déclarer que je ne me sentais pas blanc
et que je ne me définissais pas comme tel : je préfère me définir comme un cinéaste,
ou un parisien de Belleville par exemple. En Amérique, être blanc ne se réduit pas à
la couleur de peau, mais s’apparente plus à une construction sociale et se définit par
rapport à une échelle dans la société. Puisque je suis d’origine russe, je ne serai pas
considéré directement comme blanc aux États-Unis. C’est pour cela que la question
me semble être autrement plus complexe que simplement me définir comme un
blanc qui filme des noirs, même si on ne peut pas l’ignorer et que cela soulève des
interrogations sur la réappropriation culturelle. J’aurai toujours une réflexion politique
plus proche de la lutte des classes que de «la lutte des races». Et ce qu’il faut
toujours remettre en question, c’est la qualité du regard qu’un cinéaste porte sur le
monde, un pays, une ville, un quartier ou une personne.

The Dark https://www.thedark.fr/detroiters-2/

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