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Ida Lupino : une pionnière du cinéma américain

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Le deuxième cycle répertoire de la saison est consacré à la cinéaste Ida Lupino : quatre films pour découvrir l’œuvre d'une pionnière du cinéma indépendant américain et troisième grande réalisatrice, après Dorothy Arzner et Loïs Weber, à réussir à faire sa place dans le cinéma hollywoodien.

Née en Angleterre en 1918, et issue d’une grande dynastie d’acteurs de théâtre, Ida Lupino part en tournée dans toute l’Angleterre à quatorze ans, gagne Hollywood en 1934 et devient une star de la Warner en 1940. Elle tourne dans une quarantaine de films, dont quatre avec Raoul Walsh, qui deviendra son mentor en cinéma. En 1947, Ida Lupino et son mari, le romancier Collier Young, montent une maison de production, The Filmakers, qui clame haut et fort à la face de Hollywood où le producteur est roi, que le cinéaste est et doit être au cœur du projet d’un film.

L’ambition du studio est de réaliser des films indépendants, à budgets réduits, sur des sujets écartés par le cinéma classique et qui s’attacheraient à la classe moyenne américaine. Lupino passe à la réalisation en 1949 avec Not Wanted et réalise six films en l’espace de quatre ans. Une femme réalisatrice est alors chose extrêmement rare aux Etats-Unis mais elle parvient à s’imposer dans ce milieu masculin, devenant la deuxième femme acceptée au syndicat des réalisateurs. Deuxième gageure, elle prend à bras-le-corps des sujets jusqu’ici quasiment absents des écrans de cinéma. Ida Lupino est l’auteure d’une œuvre riche et cohérente, aussi bien thématiquement que formellement. Une œuvre qui, malgré le peu de reconnaissance qu’elle a bizarrement rencontrée, a été une grande source d’inspiration pour le cinéma indépendant américain.

Dimanche 6 mars à 15h : présentation des films d’Ida Lupino par Yola Le Caïnec

Yola Le Caïnec est professeure agrégée de français enseignante en classes préparatoires, lettres, philosophie et cinéma à Rennes. Ses recherches ont porté sur les images de la femme dans la littérature fantastique, sur l’image épistémologique et esthétique chez Gaston Bachelard, les œuvres d’Arnaud Desplechin et de Jean-Louis Comolli. Elle a soutenu en 2012 une thèse de doctorat en cinéma « Le féminin dans le cinéma de Georges Cukor de 1950 à 1981 » à l’Université Paris III. Elle a publié pour le site de la Cinémathèque Française (Bibliothèque du Film) de nombreux articles sur George Cukor, Ida Lupino et Sacha Guitry. Elle a collaboré dans des festivals (Rome, Belfort, FIFF, La Rochelle), a été jurée pour le prix Alice Guy, Les Écrans du réel, et a coréalisé plusieurs entretiens et films.

Au programme

Avant de t'aimer (Not Wanted)

Drame, Judiciaire

Une jeune fille est arrêtée suite à un vol de bébé. Dans sa cellule, elle évoque son passé…

Not Wanted est le premier film réalisé par l’actrice Ida Lupino, dont la présence derrière la caméra tient en partie à un concours de circonstances. Elle fonde en 1949 Emerald Productions (qui deviendra The Filmakers) avec son époux Collier Young. Le premier film de ce studio indépendant – dont l’ambition est de réaliser des films à petits budgets traitant de sujets invisibles sur les écrans américains – est écrit par Lupino et Paul Jarrico et doit être réalisé par Elmer Clifton. Ce dernier a débuté comme acteur en 1912, puis est passé à la réalisation en 1919, enchaînant un nombre conséquent de films plus obscurs les uns que les autres. Trois jours après le premier coup de manivelle, Clifton subit une grave attaque cardiaque (il décèdera quelques mois plus tard) et Lupino décide de prendre sa relève, la production ne pouvant se permettre d’engager un autre réalisateur. Lupino explique que Clifton, malgré sa faiblesse, est resté près d’elle sur le plateau et qu’elle n’a pas manqué de lui demander conseil (Clifton reste seul crédité au générique). De même, le monteur William Ziegler (celui de La Corde d’Hitchcock) accepte de venir sur le plateau, chose très peu coutumière dans le système des studios, pour vérifier de visu si une idée de mise en scène de Lupino peut être effectivement utilisable par la suite.

Si Lupino est entourée, le film est si personnel, la mise en scène si étonnante, qu’on pressent que c’est par fausse modestie que la cinéaste parle des deux hommes comme de proches collaborateurs. Certainement ont-ils apporté de leur technique, de leur professionnalisme, mais on trouve d’évidence dans ce film les constantes de l’œuvre à venir de Lupino cinéaste, et Not Wanted est indéniablement marqué par son style et sa sensibilité artistique. Magnifiquement photographié (le film a parfois des allures expressionnistes), doté d’une direction d’acteurs sans faille, Not Wanted frappe par la maturité de l’apprentie cinéaste. On imagine que sa longue carrière d’actrice, entamée alors qu’elle n’avait que dix-sept ans, a été l’occasion pour elle d’observer le travail de grands cinéastes et que cette longue pratique des plateaux, ou encore son amitié avec Raoul Walsh, lui ont été bien plus profitables que n’importe quelle école de cinéma. Mais le film est si singulier qu’il est tout aussi évident que l’on se trouve en présence d’une réalisatrice née.

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Outrage

Drame

Dans une petite ville américaine, Ann Walton, une jeune comptable, doit épouser Jim Owens. Elle est alors victime d’un viol et sa vie tourne au cauchemar. Ne supportant plus la sollicitude des uns ou la curiosité des autres, elle décide de changer radicalement de vie…

Lupino évoque avec Outrage de manière brillante et profonde les blessures inguérissables provoquées par un viol. Anne ne peut supporter les réactions de son entourage, quelle qu’en soit la nature. Elle désire reprendre sa vie, mais elle ne voit plus dans les regards de ses proches que de la compassion, de la curiosité malsaine, voire du dégoût. Elle n’a plus l’impression d’être Anna à leurs yeux, mais d’être une femme violée, n’existant plus qu’à travers le drame qu’elle a vécu. Pour redevenir Anne, elle doit devenir une étrangère, une errante, s’arracher au monde qu’elle connaît pour essayer de recommencer une nouvelle vie ailleurs, au milieu d’inconnus dont les regards seraient vierges de ce drame. Mai le viol n’existe pas que dans les yeux de son entourage, il est en elle et conditionne sa vision des autres, du monde. C’est ce qu’elle doit comprendre pour guérir.

Outrage est le récit de cette lente guérison et Anne est un personnage central du cinéma de Lupino qui, passée réalisatrice, n’a cessé de mettre en scène des êtres blessés par la vie qui cherchent comment panser leurs blessures. Cette blessure, le viol, est un moment de cinéma magistral : Lupino met en place une série de détails qui poussent le criminel à passer à l’acte. On ne dirait pas qu’il a au départ de telles intentions, mais c’est l’espace, la façon dont la ville est mise en scène (passant d’une vision réaliste à un quasi expressionnisme au cours de la séquence) qui semble faire que le viol ait lieu ; comme si c’était la ville toute entière, la société, qui contenait le crime en son sein. Le film ne s’attache d’ailleurs pas à trouver le coupable, à le punir, à se venger de lui, ce à quoi un film hollywoodien classique se serait attaché à faire.

Outrage est un film éblouissant de maîtrise. Pour sa troisième réalisation, Lupino atteint la sérénité des grands maîtres, fait preuve d’une maturité tout bonnement sidérante. Le film, une commande de Howard Hughes, coûte 250 000 dollars. Son sujet, bien trop en avance sur les mœurs américaines, déstabilise un public peu habitué à voir des films de cette trempe. L’échec commercial est patent, d’autant que le contrat avec Hughes entraîne un partage des recettes. La situation financière de The Filmakers, le studio indépendant fondé par Lupino, devient de plus en plus délicate, ce qui n’empêche pas la réalisatrice et sa société de production de garder le cap et de continuer à tourner et à produire des œuvres à l’écart des modes hollywoodiennes.

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Bigamie ( The Bigamist )

Drame, Policier

Un couple sans enfant demande à adopter. Mais l’enquête préalable met à jour la vie secrète du mari…

The Bigamist raconte comment un homme marié tombe amoureux d’une autre femme et l’épouse lorsqu’il apprend qu’elle est enceinte, tombant dès lors sous le coup de la loi. La bigamie, sujet très peu traité au cinéma, n’est pourtant pas le coeur du film. Ce qui intéresse avant tout Lupino, c’est de parler d’êtres prisonniers d’une vie qu’ils n’envisageaient pas d’avoir. Harry et Eve voient leur couple se disloquer au fil des années. Ce n’est pas par manque de sentiments – on sent qu’ils sont toujours profondément amoureux l’un de l’autre – mais parce que les aléas de la vie font qu’ils ne peuvent former un couple comme un autre. C’est le récit d’une histoire d’amour survenue trop tard et qui vient mettre en péril une autre histoire d’amour, certes malmenée par les aléas de la vie, mais toujours vivace. Harry n’a rien d’un séducteur, et son histoire d’amour avec Phyllis naît d’abord de sa maladresse à aborder cette fille. Ils deviennent amis car ce sont deux âmes solitaires, perdues dans San Francisco, et leur histoire d’amour advient tout naturellement, sans éclats.

Dans un mélodrame classique, Harry aurait été dévoré d’amour pour Phyllis tout en souffrant d’une femme acariâtre et possessive, trame également éprouvée du film noir. Lupino joue d’ailleurs brillamment sur cette imagerie du film noir. The Bigamist démarre dans le bureau de Mr. Johnson, employé d’une agence d’adoption qui annonce aux Graham que leur dossier est accepté mais qu’il doit mener une enquête sur les deux époux. Le film a alors tous les atours du film noir : un secret à découvrir, une course contre la montre entre un enquêteur et un suspect qui se sait traqué, le tout porté par une musique et une mise en scène jouant sur le suspense et la tension. Cette première partie court jusqu’à ce que Johnson découvre le deuxième foyer d’Harry. Il pénètre dans la maison et confond le criminel. Mais l’habituel coup de feu qui serait survenu dans un polar est remplacé par le cri d’un enfant. Ce cri stoppe la musique, casse le rythme, rompt avec l’imagerie du film noir. Le film change radicalement de registre avec la confession d’Harry qui remonte le temps, raconte le délitement de son couple, sa rencontre avec Phyllis et les évènements qui l’ont amené à avoir cette double vie. La musique reprend, sur un mode mélancolique, à l’image du film qui devient terriblement poignant…

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Le Voyage de la peur (The Hitch-Hicker)

Policier, Drame

Un tueur en série se fait prendre en stop par deux amis partis pêcher. Le voyage de l’angoisse commence…

Ce film, tourné la même année que The Bigamist, tranche avec les précédentes réalisations de Lupino. D’une part car il ne prend pas comme sujet principal le parcours d’une femme meurtrie mais se consacre à un trio masculin, d’autre part car Lupino s’essaye à un genre très codé et, ce faisant, modifie son approche de la mise en scène. Lupino et Collier Young partent d’un fait divers sanglant qui vient de se dérouler en Californie : un homme a assassiné une famille (dont trois enfants) avant de prendre un couple en otage, forçant celui-ci à faire route jusqu’au Mexique où il espère échapper à la police. Le film est un exercice de style brillant, Lupino manifestant un réel plaisir à se confronter à un genre très codé et à travailler sur un tout nouveau style pour évoluer dans son métier.

Ida Lupino a démarré sa carrière de réalisatrice par hasard, et l’a poursuivie à la fois en tirant moult enseignements des cinéastes qu’elle a côtoyés sur les plateaux et en suivant son instinct et ses propres aspirations artistiques. Elle souhaite certainement à ce moment de sa carrière tenter une autre approche de la mise en scène, en l’élaborant et en la pensant dès avant le tournage. Le film à suspense est certainement le meilleur moyen pour elle de s’y essayer, le comique n’étant pas vraiment son fort et le mélodrame – genre qui demande aussi une écriture cinématographique extrêmement précise – ayant toujours été un genre qu’elle souhaite aborder de biais. La rupture avec ses autres films n’est pas non plus totalement franche et l’on retrouve dans The Hitch-Hiker cette linéarité du récit propre à la cinéaste, ainsi qu’une galerie de personnages perdus, désorientés, qui ne savent pas comment faire face au drame qui les accable.

Le film fourmille d’idées, la plus étonnante restant cette figure de criminel qu’une paralysie faciale empêche de clore sa paupière droite : un handicap qui devient une source de suspense, les prisonniers ne sachant jamais si le tueur dort ou non. Autre point fort : des acteurs impeccables, notamment William Talman qui incarne un psychopathe d’anthologie. L’acteur raconte même que peu après la sortie du film, un homme l’accoste dans la rue alors qu’au volant de sa décapotable il attend que le feu passe au vert, lui demande s’il est bien l’auto-stoppeur et, Talman acquiescant, le frappe au visage avant de repartir !

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